“Fatma”, seule comme quinze

Par Médard Gandonou

Elle a beau avoir fait le tour de l’Afrique, la pièce théâtrale Fatma, tirée de l’œuvre du dramaturge M’Hamed Benguettaf, suscite toujours l’intérêt du public, comme on a pu le constater aux Récréâtrales 2010, à Ouagadougou. La qualité de la prestation de Diariétou Keïta, l’unique comédienne de ce monologue mis en scène par Christophe Merle, y est pour beaucoup…

Incarner, seule sur scène, une quinzaine de personnages, tel est le tour de force que réussit la comédienne sénégalaise Diariétou Keïta, dans Fatma. Ce vendredi 5 novembre, à l’Espace Feeren, à Ouagadougou, la standing-ovation du public ne laissait pas planer le moindre doute sur l’époustouflante prestation de Diariétou Keïta, qui est parvenue à établir une communication émotionnelle avec le public des Récréâtrales, qui s’est laissé totalement emporter par son récit.

Dans cette pièce, Fatma ressasse les souvenirs d’un rêve inassouvi. Sur sa terrasse, elle rompt la douleur, longtemps intériorisée, de son espoir déçu d’une vie meilleure. Tout en se remémorant ce souvenir mortifère, elle revisite les tares de la société africaine. La condition de la femme, le regard porté par la société sur le célibat, la précarité des conditions de travail, la supériorité sociale de la classe politique, la perte des valeurs sociales, la fratrie en déconfiture…

Dans ce monologue, Diariétou Keïta alterne de façon fluide une quinzaine de personnages dotés de caractères et exprimant des sentiments différents, quelques fois même opposés. Tour à tour agent public, autorité politique, chauffeur de personnalité publique, représentant d’association féministe… et Fatma elle-même, Diariétou puise au fond de ses ressources créatrices pour se métamorphoser et incarner successivement, en un temps réduit, plusieurs personnages.

Ce va-et-vient entre raideur, élasticité et souplesse du corps, gravité et flexibilité de la voix, exige au préalable un énorme travail sur le corps. Diariétou, qui considère Fatma comme la consécration de sa jeune carrière de comédienne, raconte avoir, “durant sa formation, beaucoup travaillé sur elle-même pour atteindre ce niveau”. Ce patient travail, que sa prestation sur scène permet aisément de percevoir, a d’ailleurs été déterminant dans le choix du metteur en scène de Fatma. “Avant de confier un monologue à un comédien, reconnaît  Christophe Merle, il faut être sûr d’avoir quelqu’un qui ait la capacité de vous entraîner dans plusieurs sentiments différents.” Un hommage aux qualités de comédienne de Diariétou Keïta.

Sur la scène, Christophe Merle n’a laissé à la disposition de la comédienne, pour tout décor et accessoires, qu’une terrasse avec des ordures, une poubelle, un tonneau, un bois, quelques récipients, des pagnes à laver et un fond de scène en tôle usagé. Reste à DIariétou Keïta à meubler ce vide et à nouer une relation avec le public pendant une heure de monologue. Le travail accumulé durant les quatre années qu’elle a passées au Conservatoire national d’art dramatique de Dakar, et l’expérience acquise pendant huit ans au sein de la troupe Les Sept Pouces, formée avec ses collègues promotionnaires du conservatoire, ont sans doute été décisifs.

Sur scène, elle fait montre d’une aisance étrange, tant dans ses tirades que dans l’expression de son visage, en particulier quand le texte lui impose une récitation drôle  face une situation triste.  C’est ainsi que, comparant son cursus académique à celui d’une amie de classe qui a pu atteindre un niveau social honorable, Fatma déclare ironiquement: “Grâce à Dieu, moi je suis allée jusqu’à la terrasse…” Drôle de manière de confesser son propre échec social face à des amies “qui sont allées jusqu’à l’université” et jouissent désormais d’une situation sociale enviable. Ou encore ce sourire voilé qui illumine de façon constante le visage triste de Fatma. Il n’y a pas de doute, ce ne peut être que le résultat d’un travail assidu sur un corps qu’elle a appris à maîtriser et à contrôler. Quand elle se résout alors à communiquer la tristesse à son public, se dégage de son corps et de sa voix une énergie sombre qui remplit le vide que lui impose la scène en hémicycle de l’espace Feeren, vaste d’environ 10 mètres de diamètre. Les feuilles de tôle du décor se muent alors en un environnement de bidonville dans lequel les gestes et les mots de Fatma prennent un sens plus profond.

En somme, Fatma nous donne à voir une comédienne entièrement habitée par ses personnages, qui exprime sur scène la condition de la femme africaine et de l’Afrique elle-même. Il n’y a donc pas de raison pour que le public ne reste pas fasciné devant l’étendue du travail personnel de l’actrice.

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28/11/2010 récréatrales

Un commentaire to “Fatma”, seule comme quinze

  1. ce commentaire est décalé par rapport à l’article, je m’en excuse mais pourquoi donc quand on parle de culture ne parle t on jamais de la culture environnementale ou architecturale ?

    Pourtant quelques sites traitant ces sujets existent par exemple l’excellent site sénégalais sur l’environnement en Afrique.

    Bizarre de cantonner la culture aux activités artistiques

  2.    T.Herve le 12/03/2011

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