Le procès du “colonialisme pétrolier”

THÉÂTRE
“ELF, LA POMPE AFRIQUE”, DE NICOLAS LAMBERT

Par Fatou Kiné SENE

La Caravane des Réalités a pris son départ à Dakar en direction de Bamako. Vendredi 21 novembre 2008, au Centre culturel Blaise Senghor, le comédien Nicolas Lambert a présenté sa pièce “Elf, la pompe Afrique”: une satire des rapports entre la France et l’Afrique à travers le procès des anciens dirigeants d’Elf…

La pièce de théâtre Elf, la pompe Afrique dénonce les relations biaisées de ce que l’on appelle la “Françafrique”. Sur un ton ferme, le comédien français Nicolas Lambert charge le système français. Des dirigeants de la société nationale Elf sont accusés de détournement et d’abus de biens sociaux commis au détriment de la compagnie entre 1989-1993. Les ressources pétrolières de l’Afrique sont pillées et versées dans des “caisses noires”. Les fonds récoltés de l’or noir sont redistribués à des chefs d’État africains. L’auteur, engagé dans la pièce, livre un réquisitoire militant des rapports entre l’ex-métropole française et ses anciennes colonies africaines. Dans le rôle du président du tribunal, Lambert, vêtu d’un ensemble noir et d’un t-shirt rouge, prend position dans cette nébuleuse affaire pétrolière.

Vendredi 21 novembre, au Centre culturel Blaise Senghor, ils sont deux dans cette bataille. Le musicien Seydina Insa Wade joue lors des suspensions d’audiences. Il témoigne à charge à travers une chanson. Selon lui, “la pompe Elf est la bombe Africa”.

En deux heures, l’auteur résume quatre mois de procès. Quatre ans après l’affaire dite Elf, le comédien reprend l’intégralité des audiences sous forme de documentaire théâtral. Le procès se focalise sur le rôle joué par trois anciens dirigeants de l’entreprise française, et non sur le fonctionnement de l’entreprise. Dans un récit simple et cynique, il crée le comique à travers les réponses dérisoires des prévenus. Pour ces derniers, il est dans l’ordre normal des choses que les centaines de milliards de deniers publics aient été détournés à leur profit.

Ce procès historique avait, à l’époque, attiré tous les curieux. Le manque de places au Palais de justice de Paris avait même obligé le comédien à jouer les journalistes. Car seuls les bancs réservés à la presse étaient encore disponibles.

Le dispositif est fin prêt pour juger les trente-sept accusés de l’affaire Elf. Nicolas Lambert est seul sur scène. Il déroule textuellement le procès. La lecture du curriculum vitae des prévenus informe qu’ils sont de hautes personnalités de la République française, qui ne rendent compte qu’aux chefs d’État. Ces derniers sont les principaux commanditaires des transferts des fonds occultes. D’ailleurs, trois présidents français sont représentés sur scène. Les portraits du Général De Gaulle, au milieu, de François Mitterrand, sur la gauche, et, à droite, de Jacques Chirac prennent part à l’audience. Le système opaque de versement de commissions se faisait sous leur regard. Ils sont entendus au même titre que les anciens dirigeants d’Elf. Sur scène, ils sont bien éclairés, derrière le président du tribunal. La lumière fixée sur eux les charge davantage.

Dans une salle d’audience archicomble, le public n’est pas seulement là pour suivre la pièce. Lambert lui donne à voir le public du Palais de justice de Paris lors de la plénière, en 2003. L’audience reprend. La sirène annonce l’entrée du tribunal. Mais face à l’inertie du public, Lambert explique l’acte à exécuter. Toujours égal à lui-même dans les rôles alternatifs qu’il interprète, le comédien français n’hésite pas à taper sur la table, représentée par un baril de pétrole aux couleurs d’Elf, pour obtenir des réponses de la part des prévenus. Pour faire le méchant et le juge sévère, il ouvre grand les yeux. Il balance ses mains de gauche à droite. Sa prestation réussie fait oublier au public la longueur de la pièce.

Sur scène, Lambert interprète le rôle joué par chacun d’eux dans cette affaire. Il n’a pas changé le nom des prévenus. Le P-DG, Loïk Le Floch-Prigent, est accusé d’abus de biens sociaux à hauteur de 183 millions d’euros. “Le ministre bis de la Coopération française” est le plus serein parmi les trois. Aux interpellations du juge, il oppose systématiquement son ignorance des transferts occultes opérés sous son magistère. Son bras droit, Alfred Sirven, est le noyau de cette “mafia française”. Placé au cœur du “système de caisses noires mises en place par le groupe”, l’ancien directeur des affaires générales d’Elf est poursuivi pour recels d’abus de biens sociaux. Sirven, énervé, est plus agité. Il est toujours sur la défensive et réfute l’ensemble des faits qui lui sont reprochés. Quant à André Tarallo, le “Monsieur Afrique” du groupe, il est incriminé pour enrichissement personnel sur les fonds financiers d’Elf. Le Vieux apparaît courbé sous le poids de l’âge (67 ans). Tous se sont servis du “butin” pour financer des partis politiques français.

Le procès ne dit pas le rôle joué par les chefs d’État africains dans cette affaire. Mais certains, tel le président du Gabon, Omar Bongo, ou l’ancien chef d’État du Congo, Pascal Lissouba, y sont tout de même cités. La seconde prestation du guitariste Seydina Insa Wade invite les Africains au travail. Il demande aux dirigeants du continent de jeter un regard sur l’héritage des anciens.

La pièce s’achève au son de La Marseillaise. En lisant le jugement condamnant les différents prévenus, Nicolas Lambert souligne que “tout est de la responsabilité de la France”. La lecture de ce jugement, qui intervient en fin de spectacle, aurait d’ailleurs eu sa place plus tôt dans le jeu, afin de mieux souligner la gravité des faits reprochés aux accusés et, surtout, la magistrale correction qui leur a été infligée par la justice.

En Afrique, après le Bénin en 2006, le Sénégal est le deuxième pays où la pièce de la compagnie Un pas de côté, créée par le comédien français, est représentée. “Elf, la pompe Afrique” marque le départ, à Dakar, de la Caravane des Réalités, un parcours initié dans le cadre du Festival de théâtre de Bamako. La pièce de Nicolas Lambert sera aussi présentée dans les régions, à Thiès, Kaolack et Tambacounda, du 22 au 26 novembre. Le comédien français participera en outre au rendez-vous artistique malien, prévu du 1er au 7 décembre 2008. Il jouera sa pièce à Kayes, Kita et Bamako les 28 novembre, 1er et 3 décembre prochains.

(Article écrit par Fatou Kiné Sene pour le quotidien sénégalais Wal Fadjri et édité par Cultur1 pour Cultur’Afrique.)

Un entretien avec Nicolas Lambert sur Afrik.com
Un extrait de la pièce en vidéo sur Dailymotion

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