Atteindre l’autre rive

Par Dieudonné Korolakina

Dans la pièce “Le Clan du destin”, la compagnie sénégalaise Les Gueules Tapées relate le rêve ubuesque de jeunes aventuriers africains coincés sur une plage, attendant, impuissants, le salut de la traversée.

Mêlée aux brouillards de l’harmattan et du trafic polluant de la fin d’après-midi, la poussière de Bamako se dissipe. Sur la scène des Quartiers d’Orange - petit théâtre très sympathique, sis sur les hauteurs de la capitale malienne, à proximité de la zone industrielle - la compagnie des Gueules Tapées, venue du Sénégal, présente au public du Festival “Théâtre des Réalités” une adaptation de trois textes écrits par Salim Jay, Tahar Benjelloun et Fatou Diome: Tu ne traverseras pas le détroit, La Réclusion solitaire et Le Ventre de l’Atlantique. Ces trois textes portent en eux la force du rêve: atteindre l’autre rive, cet ailleurs inaccessible.

La mise en scène de Macodou Mbengue est plaisante et accessible. La pièce débute dans une obscurité envahissante. On soupçonne des présences humaines. De vagues silhouettes diffusent des éclairs fugaces de lumière, trouant le noir par intermittences. Sur la scène et dans la salle, des personnages émettent comme des cris de détresse. Surgit une mélopée, tandis que deux projecteurs latéraux balaient la scène.

Juste un pneu en fond de scène; côté cour et sur l’avant-scène, un escabeau recouvert d’une immense nappe noire répond à ce décor dépouillé de tous oripeaux. Cette vacuité résulte-t-elle des caprices d’un vent violent, venu de la mer, qui aurait tout rasé sur son passage? En effet, la scène, dans cette pièce, représente de bout en bout une plage de sable fin en bordure de la Méditerranée. Une mer qui fait rêver. C’est pourtant elle qui ouvrira sa gueule, tel un vampire marin, pour y engloutir trois jeunes Africains (ici incarnés par Anne-Marie Dolivera, Roger Sambou et Ibrahima Mbaye Sope) poussés à l’exil par la famine et le train-train de la misère… Tous trois enivrés par un rêve si fort qu’il finira par les écraser.

Depuis la plage, à deux pas de l’ailleurs qu’ils rêvent d’atteindre, ils entrevoient dans le lointain ce Nord tant désiré, cette Europe clinquante, flambante, brillante, unique objet de leur attention. En attendant, ils se racontent chacun des tranches de vie particulières dont ils sont dépositaires. S’installent entre eux des malentendus, des dialogues parfois durs.

Le spectacle débute par un propos surprenant: “Il n’y a pas lieu d’être optimiste ni pessimiste.” Un solo fait place à un duo, et le duo au trio aventurier, ensuite rejoint par un prélat (Ousseynou Bissichi) puis par un garde-côte (Marta Diouf) qui fera tout pour contrarier leur idéal. Arrive la pirogue, qui est en même temps… un cercueil! Atteindre l’autre rive, “même au prix du culot, du courage, de la déception, du découragement…”

Mais au fait, d’où viennent-ils? Si la principale préoccupation des acteurs est d’atteindre l’Occident, celle des spectateurs est sans doute de mieux cerner l’origine exacte de ces têtes brûlées que leur rêve d’un ailleurs idéalisé conduit à braver, après les vents du désert, auquel ils viennent d’échapper, la puissance des vagues. Sont-ils sénégalais? Régulièrement, ils n’hésitent pas à passer du français au wolof. Sont-ils musulmans? chrétiens? La présence de l’homme en soutane est une bonne piste de réponse, sans résoudre toutefois l’interrogation. Car au fond, la présence de cet homme de DIeu n’est qu’une manifestation de la conscience de ces hommes, ni résolus ni résignés, à la recherche de repères. Le trio, dont les membres sont anonymes, ne répond qu’à un nom collectif: “L’internationale indésirable”. L’un d’entre eux enfonce le clou: “Moi c’est moi; toi c’est toi; elle c’est elle.”

La mise en scène reflète le chaos intérieur des personnages, qui semblent parfois réduits au statut d’objets sans âme. La nudité du décor épouse ce chaos, source de violence qui finira par se retourner contre les personnages eux-mêmes.

Avec Le Clan du destin, le théâtre opte pour un sujet totalement d’actualité sans pour autant faire fi de l’esthétisme. L’art de Macodou Mbengue répond ainsi à une double nécessité: être à la fois en phase avec les préoccupations du grand public tout en satisfaisant un public plus exigeant. Par cette pièce, le théâtre réussit le pari de répondre à la fois à un message d’urgence - la question de l’émigration clandestine et de l’exil vers le Nord - tout en marquant son ancrage dans l’esthétique d’auteur.

Tags: , , , , , , ,

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

 

décembre 2019
L Ma Me J V S D
« oct    
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  
Découvrez notre galerie photo 3D du
Festival du Théâtre des Réalités de Bamako

Catégories

RSS À propos du Festival des Récréâtrales

  • Une erreur est survenue ; le flux est probablement indisponible. Veuillez réessayer plus tard.