Le théâtre d’intervention sociale en Afrique

Par Dieudonné Korolakina

À l’opposé du théâtre dit d’auteur, beaucoup de compagnies en Afrique signent des satires sociales incisives et populaires, puisant leur inspiration dans le quotidien des spectateurs…

Augusto Boal

Augusto Boal

En initiant, dans les années 1960, un théâtre populaire, contestataire et social qu’il théorisera dans son livre Le Théâtre de l’opprimé (1971), le dramaturge et metteur en scène brésilien Augusto Boal ne se doutait sans doute pas qu’il ouvrait la voie à un genre théâtral à part entière, qui emprunterait moult  vocables selon les pays et les praticiens qui se l’approprieraient: “théâtre débat”, “théâtre utile”, “théâtre forum”…

Au Mali, l’un des berceaux du genre, cette pratique est connue sous le nom de “théâtre d’intervention sociale”. Figure de proue de ce genre théâtral, la compagnie Nyogolon a été créée dans la seconde moitié des années 1980 par Philippe Dechet, alors enseignant à l’Institut national des arts de Bamako. Cette troupe préfère d’ailleurs l’appellation “théâtre utile” pour rendre compte de son travail de sensibilisation qui privilégie l’aire des places publiques, des marchés, des villages et autres lieux ouverts. Les sujets évoqués par les pièces touchent directement aux réalités sociales: planning familial, accès à l’eau potable, hydraulique villageoise, scolarisation des jeunes filles, sida, protection de l’environnement…

Le théâtre utile puise à la fois dans le patrimoine traditionnel malien et dans la théorie contemporaine d’Augusto Boal. Cette esthétique sensibilisatrice est en effet le fruit d’un métissage entre le Kotèba (grand escargot), un spectacle traditionnel dont l’esprit a profondément déterminé les satires sociales, et de l’approche du Théâtre de l’opprimé. Ces spectacles à faible machinerie ont l’avantage d’être facilement transportables. Pas de lumière, pas de décor: tout est centré sur le message.

La troupe bamakoise BlonBa dans “Sud-Nord, le kotèba des quartiers”.

La troupe bamakoise BlonBa dans “Sud-Nord, le kotèba des quartiers”.

Imaginons une place publique et un attroupement en forme de spirale. Première rangée circulaire: les enfants. Ensuite viennent les femmes, puis, derrière, les hommes. N’y a-t-il rien là qui rappelle une scène élisabéthaine à l’occidentale? Au centre du cercle est basé l’orchestre. D’entrée, beaucoup d’animation – histoire d’ameuter le reste du quartier, qui se fait encore attendre. Pendant la représentation, danses et musiques entrecoupent les tableaux. Convoquant des sujets graves et brûlants, ce théâtre tend au public un miroir amusé.  La langue utilisée est celle, véhiculaire, parlée par le plus grand nombre. Les barrières tombent entre scène et salle: le spectateur est libre de placer un mot pendant le déroulement de la pièce. Et après la représentation, il aura la possibilité de cesser d’être un récepteur passif pour devenir acteur.

Dès que le ton est donné, le Korodougou (le bouffon, amuseur public) entre en scène et donne l’occasion à un spectateur de livrer sa manière de voir un personnage auquel il n’adhère pas. Une déclinaison malienne du  “castigat ridendo mores” – “La comédie châtie les mœurs en riant”.

Cette vision atypique du théâtre est largement partagée sous d’autres cieux. Au Burkina Faso, par exemple, ce sont les compagnies Atelier théâtre burkinabè, de Prosper Kompaoré, et le Théâtre de la Fraternité, de Jean-Pierre Guingané, qui en sont les principaux porte-voix.

Toutefois, certains n’hésitent pas à pointer les insuffisances du théâtre d’intervention sociale. Fily Traoré, comédien et metteur en scène malien qui a lui-même longtemps pratiqué ce genre, considère que “ce théâtre n’a pas contribué à donner au théâtre malien des acteurs polyvalents et malléables. Beaucoup de comédiens sortis de l’Institut des arts ne sont plus en mesure de porter des personnages du théâtre d’auteur ou de recherche. Ils ont consacré une bonne partie de leur carrière à ce théâtre financé par des ONG et des bailleurs de fonds qui ne sont  pas dans une logique ‘professionnaliste’ du comédien, mais juste dans une urgence visant à régler des questions sociales”. Il met cependant un bémol à son mécontentement en reconnaissant ce que le Festival “Théâtre des Réalités” a apporté de positif au théâtre malien depuis sa création par Adama Traoré. Selon lui, le rayonnement de ce festival permet au public malien de s’ouvrir à d’autres approches, qui renouvellent son regard et aiguisent son jugement sur la pratique sensibilisatrice du “théâtre utile”.

Ildevert Méda

Ildevert Méda

Comédien et metteur en scène burkinabè, Ildevert Méda pointe, lui, un doigt accusateur à l’endroit des praticiens de cette forme théâtrale: “Si nous peinons aujourd’hui à mobiliser un public pour nos représentations, c’est à cause de ceux-là, qui ont toujours cru en la facilité, qui ont toujours montré des pièces amphigouriques au public.”

Il reste qu’Augusto Boal, dans le contexte des dictatures latino-américaines des années 1960 et 1970, envisageait son théâtre comme une voix mise au service des “libertés affaissées au cachot du désespoir” – pour reprendre les mots d’Aimé Césaire. À travers le théâtre d’inspiration sociale, dont il fut l’un des principaux inspirateurs, il prônait le renversement “des classes dominantes, qui essaient en permanence de confisquer le théâtre pour l’utiliser comme instrument de domination”.

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2 commentaires to Le théâtre d’intervention sociale en Afrique

  1. Je suis bien d’accord avec les propos d’Ildevert Méda qui s’exprime sur les difficultés du théâtre africain en ce qui à trait à l’intérêt du public vers les spectacles de théâtre contemporain. En effet,Les créateurs, pour la plupart de nos, ne tiennent plus vraiment compte des goûts de nos divers publics africains, notamment celui qui est majoritairement analphabète. La complexité, l’absurdité des pièces qui sont proposées au public africain aujourd’hui ne font qu’endormir la vigueur du théâtre africain.
    Il est nécessaire de produire en Afrique des comédien (ne)s polyvalent (e)s. Cependant, notre continent a besoin, vue son état de pauvreté, d’un théâtre accessible à un grand nombre de personnes (populations). Des pièces “amphigouriques”, comme le souligne Ildevert Méda, ne font pas le bonheur de notre public encore moins du théâtre africain qui cherche des moyens nouveaux pour se faire une place de choix dans la société africaine.

  2.    Rodrigue BARBE, le 04/09/2010
  3. nous avons apprécié votre manière d’intervenir dans le social de communauté c’est pour cette raison on faisant la même chose que vous nous voulons nous associé à vous pour les échange je vous souhaite une bonne collaboration
    merci

  4.    TANG-TANG Etienne le 08/05/2012

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