Libre comme Niangouna

Par Médard Gandonou

“SPR” est la dernière création théâtrale de l’auteur et metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna. La plateforme du Festival des Récréâtrales, qui s’est ouvert jeudi 4 novembre 2010 à Ouagadougou, a été l’occasion pour cet artiste de confirmer toute la liberté d’expression artistique qui le caractérise.

Un coup de sifflet. Une lumière qui illumine la scène comme un soleil levant. Une foule d’acteurs envahit la scène. Ballon, sceaux, bouteille, balai à tiges dans la main des uns; projets, ambitions et stratagèmes en gestation dans la tête des autres. La journée débute dans ce décor matinal. “Le théâtre commence quand on se lève le matin”, disait l’auteur russe Stanislavsky. Une définition que s’est appropriée l’auteur et metteur en scène Dieudonné Niangouna, et qui prend tout son sens dans la pièce SPR.

Quittant leur village pour la ville, Toto et Alex, deux jeunes frères désœuvrés, s’exercent à l’art de la “drague”, espérant séduire une femme pour vivre à ses crochets. Au domicile de Mme Jeudi, leur proie, ils vont s’entredéchirer pour conquérir le cœur de sa fille Claire. Fred, le petit ami de Claire s’en mêlera, bientôt soutenu par sa sœur, incitant les deux frères à se serrer les coudes. La police fait irruption sur la scène. S’ensuivra une histoire de poubelle autour de laquelle un maire despote fera beaucoup d’histoires… On perd le fil, on s’embrouille, les tableaux s’enchaînent sans logique apparente.

Aussi vrai qu’on ne peut s’attendre, dans une journée ordinaire, à un déroulement cohérent des faits, il serait vain d’aller à la rencontre de la pièce SPR en pensant y découvrir une histoire homogène. “Dans la vie, est-ce qu’on cherche un rapport entre toutes les choses du quotidien, tous les jours?” faisait remarquer Dieudonné Niangouna à la presse lors de la présentation de sa pièce Intérieur Extérieur, en 2003, au festival Nous n’irons pas à Avignon.  Après Le Grand Écart, une pièce courte présentée à Marseille en 2009 par la compagnie La Part du pauvre, le metteur en scène  revient, avec SPR, au format long, à travers un drame où le public n’a qu’à vivre chaque instant du spectacle. L’auteur congolais confirme ici toute sa singularité et sa liberté vis-à-vis des normes théâtrales. Sa dernière œuvre bénéficie par ailleurs de la liberté de création pleine et entière attribuée à certains metteurs en scène par la formule “Carte blanche” des Récréâtrales. À travers SPR s’exprime, dans toute sa complexité, l’art de Dieudonné Niangouna.

C’est véritablement un artiste indépendant qui s’exprime. L’espace scénique est fluctuant: les comédiens occupent la scène, l’avant-scène, le côté cour, le côté jardin avec deux bancs, les sièges du public, la cime des arbustes naturels, le sommet des pylônes de lumière, etc. En coulisses, sur deux bancs visibles par le public, les comédiens continuent de jouer. Pour Dieudonné Niangouna, la scène et le jeu des comédiens s’étendent partout où peut porter le regard du public. Interrogé sur cette rupture apparente avec les conventions, le metteur en scène répond: “C’est libre, c’est libre, c’est libre…”

Pas besoin alors d’alourdir son décor. Même la clôture en briques au fond de la scène est abandonnée à sa nudité. Les quelques habits accrochés là ne tarderont pas, eux aussi, à abandonner leur statut d’objets décoratifs pour devenir des accessoires dont se serviront les acteurs. Liberté dans le décor mais aussi dans la thématique. On peut en déceler une, cent ou mille. Chaque acteur et chaque instant portent en effet leur thématique. On peut y voir l’amour et la violence, l’amitié et la trahison, la question du chômage de la jeunesse africaine, la démocratie et le despotisme…  Mais tout ceci sans forcément un lien manifeste, car Dieudonné Niangouna est en plein laboratoire de création artistique. Il se réfère au concept d’écriture de “la diagonale”, inventé par l’auteur français Jean-Paul Delore, “dont le principe est de se faire croiser des textes parallèles par des personnages se discutant un même temps et un même lieu, mais jamais une même histoire”.

Pour les esprits assoiffés d’identification de thématiques dans les pièces de théâtre, SPR est une expérience complexe et pénible. Mais le public ordinaire pourra s’offrir, durant les deux heures que dure la représentation, d’innombrables instants de rire, tant l’auteur à usé, pour faire vivre sa pièce à chaque seconde, du comique de situation, de langage et même de caractère, à travers le personnage du maire-potentat. Une chaîne de télévision dite “de grands événements”, qui ne s’intéresse qu’aux sujets absurdes. Une présentatrice qui soulève le rire dans le public en substituant “téléfestateur” à “téléspectateur”. Ou encore cet agent de police qui, tout en interdisant à des citoyens de chanter une chanson, se surprend la fredonnant.

Les comédiens, exclusivement burkinabè, incarnent véritablement leur personnage. Leurs répliques sont d’une justesse éblouissante, qui soustraie le jeu d’acteurs de son caractère de fiction. À l’image d’Eudoxie Gnoula, dans le rôle de Madame “Jeudi”, qui affiche une maîtrise parfaite dans ses répliques et une justesse captivante dans la voix.  En choisissant par ailleurs, devant un public burkinabè très pudique, des scènes d’ébats sexuels osés, à la limite de l’obscénité, où des acteurs, sans vergogne, affirment et ressassent leur dextérité dans l’art de “niquer” une femme, Dieudonné Niangouna a repoussé, dans sa dernière création, les limites de l’audace. Pas jusqu’au bout toutefois, car cette pièce devait initialement s’appeler Je nique, je nique, je nique, mais l’auteur, comme il l’évoque dans une de ses lettres adressées au Cartel des Récréâtrales, a dû composer avec les réserves exprimées par les responsables du Festival.

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06/11/2010 récréatrales

Un commentaire to Libre comme Niangouna

  1. bel article qui donne vraiment envie de s’intéresser à cet art qui n’attire pas de grandes foules chez moi au Congo.Et félicitations à Dieudonné qui nous apporte sa touche. c’est ce qui fait un artiste, la création!

  2.    bella le 08/11/2010

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