“Ayiti”, du séisme à la scène

Par Gilles Arsène Tchedji

À travers sa propre histoire, le comédien haïtien Daniel Marcelin reconstruit sur scène l’histoire de son pays, aujourd’hui en ruines. À l’occasion des Récréâtrales 2010,  il a présenté au public africain sa pièce “Ayiti”, mise en scène avec Philippe Laurent.

Quartier Gounghin, Secteur 9, à Ouagadougou. Face au quartier général de campagne du Président Blaise Compaoré, une petite maison attire l’attention. Sur les murs, de petites affiches indiquent que les lieux accueilleront le soir même la pièce Ayiti, en tournée européenne depuis quelques mois. À l’intérieur de la maisonnette, on s’affaire. Xavier Simon, le régisseur du spectacle, règle les lumières et les sons, sous la supervision d’un homme qui impressionne par sa taille. Il s’appelle Daniel Marcelin. C’est lui l’auteur de la pièce.

Il est 18h30. Encore deux heures et les spectateurs seront sur place. La scène est prête. Un décor sobre y est aménagé, constitué d’une pile de bagages. Non loin de là, Daniel Marcelin se prépare, semblant évacuer le stress en chantant à tue-tête dans cette petite cour parée d’une grande toile noire. Sa voix, qui reprend mélodieusement quelques chansons vaudous, porte loin. Cherche-t-il à conjurer le mauvais sort avant le début de la soirée ? Directeur du Petit Conservatoire de Port-au Prince, Daniel Marcelin n’a guère le temps de répondre à la question, il doit rester concentrer sur le spectacle. Aimable et disponible, il consent toutefois à nous dire quelques mots sur l’origine de cette pièce. “Je me trouvais à Bruxelles le 12 janvier 2010, au moment du séisme [qui a frappé Haïti]. Je m’apprêtais à travailler sur un projet théâtral avec Philippe Laurent lorsque cet événement est survenu. J’ai alors décidé de rester pour poursuivre mon travail. Car, quand tout s’écroule, il reste la culture”, confie le comédien, sur un ton engagé, avant de se réfugier dans sa loge.

Il est maintenant 20h30. Le public est déjà sur place. Le décor encombrant – des valises aux mille et une couleurs – suscite des commentaires dans les rangs du public. Une musique résonne soudain, accompagnant l’entrée en scène du comédien, qui tiendra son auditoire en haleine durant une heure et demie. Daniel Marcelin entame son monologue.  Tel un professeur d’histoire devant ses élèves, il déroule son récit sur Haïti, qui vient d’être dévasté. Un récit ancré dans son propre parcours et parsemé d’anecdotes sur les grands événements qui ont marqué l’histoire de son île.

Il évoque en premier lieu la géographie des Caraïbes, mettant l’accent sur la signification du mot “Ayiti”: “terre glissante”. Pour parler de son pays, le comédien a le verbe haut en couleur et enchaîne les qualificatifs dithyrambiques. Il chante et danse Haïti, comme le faisaient les esclaves avant la révolution. Comment expliquer que la première République noire soit devenu l’un des pays les plus inégalitaires au monde?, s’interroge Daniel Marcelin dans son monologue.

Les lumières, jusque-là tamisées, deviennent soudain vives. La voix tremblante du comédien se fait plus conquérante, et son débit plus ardent, au fur et à mesure que progresse l’histoire. Comme si son cours magistral théâtralisé se faisait plus sérieux. Et pour cause: l’acteur vogue de personnage en personnage pour décrire les maux d’Haïti. Il voyage et convoque, à travers une avalanche d’exemples historiques, toutes les personnalités – des despotes pour la plupart – qui ont conduit son peuple à sa perte. La trame de son récit le fait tour à tour habiter le corps de Christophe Colomb, Toussaint Louverture, Boyer Soulouque, les Duvalier père et fils, “le prêtre des faubourgs”, Jean Bertrand Aristide… qui, tous, ont été, selon lui, “la cause du présent tourmenté des Haïtiens”.

Malgré la violence du texte et la gravité des thématiques abordées (les coups d’État, la pauvreté, la corruption, la tyrannie) de nombreux spectateurs rient de bon cœur. Ils savourent l’écriture chaleureuse et aiguisée de l’auteur, la superbe qualité de théâtralisation du comédien, ainsi que la découverte de la culture haïtienne, à partir des chants et danses créoles repris sur scène, qui marquent “le refus du désespoir d’un peuple tourmenté mais digne”Ayiti veut redonner l’espoir aux cœurs en détresses. Et Daniel Marcelin de clore son spectacle par cette belle formule: “C’est la culture qui sauvera ce peuple.”

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07/11/2010 récréatrales

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