“The end”, compte à rebours avant la mort

Par Moustapha Bello Marka et Issa Mossi

Une œuvre poignante, servie par une mise en scène éblouissante. Avec “The end”, pièce de Leila Toubel mise en scène par Ezzeddine Gannoun, représentée le 5 novembre 2010 au Centre Culturel Georges-Méliès de Ouagadougou, dans le cadre de la plateforme festival Récréâtrales 2010, les spectateurs ont reçu leur part de beauté tragique et de questions existentielles.

Sur la scène, une chaise et deux escabeaux. Une jeune femme parle, parle et parle. Elle donne des consignes strictes, faisant et défaisant son testament. Elle prévoit dans les moindres détails tout ce qui doit tisser l’univers de sa mort. Une mort qui n’est pas à venir, mais déjà là. Elle n’oublie pas l’encens qui doit embaumer sa dépouille mortuaire, ni les personnes qui recueilleront les condoléances, ni même le long SMS écrit pour dire adieu, ou plutôt au revoir, à ses proches, qu’elle espère retrouver un jour dans l’au-delà. Rien n’est omis.

Nejma se sait condamnée par la maladie. Dans une heure, une seule petite heure, elle a rendez-vous avec la mort. Sa mort. Une heure pour vivre une éternité. Un calvaire qui s’ajoute à celui qu’elle a déjà vécu. “Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie?, se demande-t-elle. Je ne suis plus qu’un souvenir que le temps effacera. Je veux vivre ma vie librement et dignement.” Et l’ambiance elle-même se fait triste. Mariage d’ombres et de lumières. Rencontre entre des musiques graves, tristes, et des silences poignants. Pleurs dans le noir. Voix éclatées. Soupirs étranglés. Souffles tremblants qui suggèrent les souffrances dissimulées derrière les rideaux. Questionnements d’êtres humains qui se sentent prisonniers d’un destin dont le sens leur échappe, d’un absurde qu’ils ne cernent pas: “S’il y a la mort, pourquoi la vieillesse?”, s’écrie un personnage.

Douleurs d’humain
Tel est l’univers qu’habite Nejma dans The end, spectacle dédié à la mort au détriment de la vie. L’histoire est d’une simplicité tragique. Nejma, fille unique, est venue au monde alors que son père attendait un garçon. Mécontent, celui-ci maltraite l’infortunée mère, qui meurt de chagrin pendant que “Dada”, l’esclave de la maison, comble le vœu du mari violent en donnant naissance à Ali, un garçon. Nejma, enfant délaissée devient une femme dont la douleur reste muette, muselée dans une société qui la discrimine et fait de son corps, de sa voix, de sa liberté, de son indépendance, un “Harram”: un interdit de dévoilement. Nejma, seule dans ses douleurs d’humain, dans ses solitudes de femme dont l’amant a été ravi par la mort alors que leur amour rayonnait. Nejma promise à la mort après le cancer diagnostiqué en elle, qui ne lui accorde qu’un sursis d’une heure de vie, alors qu’elle est si jeune, si pleine de vie, d’ambitions légitimes, de rêves à vivre….

Dans cette pièce qui se déroule comme la vie, à l’infini, des morts parlent aux vivants, et vice-versa. Des paroles faites de plaintes, de complaintes, d’accusations, de revendications, tout au long du spectacle, qui vit… et qui meurt. À telle enseigne qu’on a l’impression que cette pièce est davantage un spectacle parlé qu’un spectacle d’action. Il s’agit d’un procès contre la vie, d’une lutte entre la vie et la mort dans laquelle la responsabilité de l’homme est fortement engagée: les guerres, les bombes qui explosent et qui tuent, la famine, la misère, la pauvreté… L’histoire retrace ainsi les trois étapes de la mort: avant, pendant et après.

Magie du théâtre, magie de la vie
L’illustration de la mort se trouve dans une ombre qui passe, dans Nejma qui attend, sans défense. “Chaque minute est immense dans le peu de temps qu’il me reste à vivre”,  dit l’héroïne. Éperdue d’amour, sevrée d’une tendresse que lui a refusé son père, elle demande: “Où est la lumière? Où sont les médicaments? Où est Dieu?” Interpellations sans réponse, paroles sans écho, certes, mais mots magiques pour diluer l’impuissance d’être un simple humain. On découvre alors avec bonheur une évolution des personnages. Nejma, que l’on voit d’abord refuser l’idée de devenir mère, se met ensuite à le désirer fortement. On la surprend en train d’éprouver ce bonheur d’enfanter, de tenir par la main un fils, un petit-fils.

Alors, face à la mort imminente, se dresse le désir de vivre. Nejma attend la mort, mais cette dernière n’est pas au rendez-vous. Au contraire, elle vient plutôt frapper à la porte des proches de l’héroïne, qui meurent un à un. Magie du théâtre, magie de la vie: celle qui se savait condamnée reste en vie, tandis que ceux qui se croyaient protégés reçoivent le choc fatal.

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07/11/2010 récréatrales

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