“Paroles de forgeron”, paroles d’initié

Par Moustapha Bello Marka

Avec “Paroles de forgeron”, de KPG, mis en scène par Emil Abossolo-Mbo, le théâtre, par sa magie propre, parvient à rendre accessible une parole au départ hermétique et réservée aux seuls initiés, en abordant les problèmes de notre société…

“Beaucoup pensent que tout ce que nous faisons ici, en Afrique, ce sont des superstitions, des choses qui ne servent à rien. Alors que quand ça vient de l’autre côté, c’est important.” Par ces mots, le comédien-conteur Gérard P. Kientega, plus connu sous le nom de KPG, situe le cadre de son spectacle Paroles de forgeron, un conte théâtralisé qu’il vient d’interpréter dans l’enceinte même de la maison de la famille Bazié, lors de l’ouverture des Récréâtrales 2010. Ce cri de révolte, c’est celui d’un artiste qui entend puiser la substance de son art dans les racines profondes des réalités qui sont les siennes: celles d’une Afrique riche de sa culture, mais qui doit suivre et consommer ce qui vient d’ailleurs. KPG, lui, refuse de se soumettre à “ceux qui veulent étouffer, absorber la culture africaine”.

C’est pour montrer qu’on peut – et qu’on doit – compter avec l’Afrique et ses valeurs, culturelles aussi bien que cultuelles et mystiques, que KPG a décidé d’entreprendre cette aventure: plonger au cœur de l’autre Afrique - celle des traditions -, faire partager au monde son savoir ésotérique de détenteur de secrets réservés aux seuls initiés. Un vrai travail de chercheur, d’artiste qui questionne et creuse son art afin d’apporter sa pierre à la recherche des solutions aux problèmes auxquels est confrontée l’Afrique, son Afrique, mais aussi le monde, plongé en pleine crise identitaire.

Dès son plus jeune âge, KPG a reçu une initiation de son père, issu de la caste des forgerons, “détentrice du mystère des sciences, de la forge et des masques”. “Dans cette caste, dit-il, se côtoient des savants, des sages, des alchimistes qui, par leurs connaissances approfondies, sont capables de venir à bout de toutes sortes de crises et de remédier à plusieurs formes de stress.” En tant qu’initié, KPG a souhaité partager cet héritage, bien qu’il reconnaisse que “certains rituels ne sont pas faits pour être exposés”.

Le point de départ de cette aventure passionnante, c’est la rencontre entre le conteur burkinabè et l’acteur camerounais Emil Abossolo-Mbo dans les studios de RFI, à Paris, où KPG présentait un spectacle. “Je veux que nous travaillions ensemble sur le forgeron”, lance KPG à Emil, qui y voit une heureuse proposition et acceptera de mettre en scène le spectacle dans le cadre des résidences d’artistes des Récréâtrales 2010. L’aventure commence sérieusement pour les deux artistes lorsque, quelques jours plus tard, KPG se rend à une représentation de Champs de sons, le spectacle d’Emil Abossolo-Mbo.

La complicité entre les deux artistes, animés par une estime réciproque et par une volonté solide de collaborer, portera ses fruits. Ensemble, ils commencent par adapter en français ce texte initialement écrit  en mooré. Commence ensuite la création. Une étape soutenue par Étienne Minoungou et toute l’équipe des Récréatrales, ce qui contribuera à aplanir les problèmes financiers auxquels sont souvent confrontés nos créateurs. Un processus qui allait aboutir, au soir du 4 novembre 2010, à une première représentation de Paroles de forgeron dans une salle atypique, la cour de la maison Bazié, dans le quartier de Gounghin, à Ouagadougou.

La pièce raconte l’histoire d’une femme qui n’a jamais eu d’enfants, et dont la méchanceté est si grande qu’elle dévore les enfants du village. Or l’ancêtre à qui les enfants viennent demander du secours leur intime, à chaque fois, l’ordre de rester patients et courageux face à l’adversité. À leur frayeur, il oppose un calme imperturbable qui les révolterait presque. Quand le dernier enfant sera en passe d’être dévoré à son tour, l’ancien donnera à ce dernier une pierre qui lui servira à libérer les autres enfants que la mégère avait avalés.

Le conte est le genre retenu par KPG et Emil Abossolo-Mbo pour leur spectacle. Le conte, ici, a ses charmes, ses forces. Paroles de forgeron s’appuie aussi sur le chant, la danse, la musique, les silences, ainsi que sur un jeu subtil d’ombres et de lumière qui semble épaissir le mystère… On y trouve également cet incessant questionnement du conteur, qui veut s’assurer que le public suit son histoire, et qui, régulièrement, se tourne vers ce dernier en lui lançant “Kato!”, formule à laquelle le public doit répondre “Voum!” pour témoigner de sa présence, resserrant ainsi le lien de complicité entre le narrateur et son auditoire.

Sur scène, la présence du conteur est totale. La mise en scène est simple, s’appuyant sur les techniques des grands griots diseurs d’épopées et de légendes, tout à tour graves et doux, souvent démesurés, qui savent restituer aux mots leur souffle créateur et créer, par la magie de la parole, des mondes merveilleux.

Le cadre rompt avec celui d’une salle de spectacle, puisque Paroles de forgeron était présenté dans le cadre convivial de la cour de la famille Bazié, où fument encore les tasses du repas du soir et où déambulent avec insouciance deux poulets blancs qui se sont invités au spectacle, dont ils semblent d’ailleurs faire partie. Dans ce lieu inédit, des enfants assis à même des nattes boivent les paroles du forgeron, incapables de détacher leur regard du spectacle, ne serait-ce qu’une seconde. Pour ce spectateur habitué des salles de théâtre, l’initiative de l’équipe des Récréâtrales de visant à rendre le théâtre “vivant et proche des habitudes” du public est, sans conteste, une démarche à rééditer.

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15/11/2010 récréatrales

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