Entretien avec Daniel Marcelin, dramaturge et comédien haïtien

Propos recueillis à Ouagadougou par Gilles Arsène Tchedji

Le dramaturge et comédien haïtien Daniel Marcelin présentera sa pièce Ayiti lors du prochain Fesman, qui se tiendra du 10 au 30 décembre prochain à Dakar. Dans cet entretien à bâtons rompus, il revient sur le sens de sa participation à ce festival, magnifie le geste d’ouverture du Sénégal, qui a accueilli de jeunes étudiants haïtiens, et dénonce la responsabilité des dirigeants haïtiens dans les malheurs qui s’abattent sur la “perle des Antilles”…

Votre dernière pièce théâtrale, Ayiti, qui a été bien accueillie en Europe, est très attendue lors du prochain Festival mondial des arts nègres, à Dakar. Pouvez-vous nous en donner un avant-goût?

Cette pièce raconte l’histoire d’Haïti à travers le récit d’un Haïtien qui se retrouve bloqué dans un aéroport et qui fait défiler, à travers les gens qui passent, toute l’histoire de son pays. Il s’interroge notamment sur les raisons qui font qu’Haïti, première République noire au monde, soit aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres du monde. Comment se fait-il qu’Haïti, qu’on appelait au XIXe siècle “la perle des Antilles”, soit devenu l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Et en se posant cette série de questions, notre homme se retourne sur le passé de son île pour situer d’où vient le problème: le blocage d’Haïti…

La première de cette pièce a quasiment coïncidé avec le tremblement de terre survenu en janvier 2010. Est-ce une prémonition de votre part?

Non, pas du tout. Comme je l’explique  au début de la pièce, je travaillais en Belgique sur mon projet lorsque le tremblement de terre est survenu. Cet événement m’a aussitôt interpelé. C’est bien normal: quelqu’un qui quitte son pays et qui apprend, quelques jours plus tard, que ce pays a été dévasté par un tremblement de terre et que de nombreuses personnes ont succombé se livre forcément à une forme d’introspection. J’entends en permanence qu’Haïti est un “pays maudit”, une terre de fatalités… À travers cette pièce de théâtre, j’ai voulu dire aux gens: non, Haïti ce n’est pas cela, il y a autres causes qui expliquent tout ce qui arrive dans ce pays.

Les malheurs d’Haïti ne sont pas seulement dus aux caprices de la nature. Il y a aussi des hommes qui ont contribué à mettre ce pays à terre. Au lendemain du 12 Janvier, des journalistes m’ont demandé si l’État haïtien avait une part de responsabilité dans ce qui est arrivé. Je leur ai répondu que bien sûr, il s’agissait d’une catastrophe naturelle, mais qu’il n’aurait jamais dû y avoir autant de morts. Donc le gouvernement a bien une part de responsabilité. Dans le pays voisin, en République dominicaine, il n’y aurait pas eu autant de morts en cas de tremblement de terre. Au Chili, qui a connu un séisme de 7,9 sur l’échelle de RIchter (alors qu’en Haïti sa force était de 7,3), on a déploré à peine 300 morts. Mais chez nous, le chiffre des victimes s’élève à… 500 000 morts! Donc les hommes sont responsables. Les dirigeants haïtiens sont responsables. Or ils n’ont jamais su assumer leurs responsabilités. Il faut le dire: en Haïti, il n’y a pas d’État!

Considérez-vous qu’Haïti est aujourd’hui un pays à plaindre?

(Il réfléchit et hésite à répondre.) Un pays à plaindre? J’avoue que je ne me suis jamais la posé la question dans ce sens. Je ne sais pas trop. Non, non, ce n’est pas ça. Les intellectuels parleraient de résilience. Personnellement, je ne crois pas en cette capacité qu’auraient les Haïtiens. Je ne veux pas avoir cette capacité de résilience! Il faut que tous les Haïtiens se relèvent pour dire non. Non, nous ne pouvons pas accepter l’inacceptable. Nous ne pouvons pas nous résoudre à subir certaines choses qui pourraient être évitées. Nos malheurs ne relèvent pas de la fatalité. Nous ne sommes pas à plaindre. Il faut savoir dire non!

En tant qu’Haïtien, êtes-vous confiant dans l’avenir de votre pays?

Oh, j’ai des doutes, beaucoup de doutes… Mais malgré cela, je dois  absolument pousser mon cri. Et ce cri, je le pousse à travers le théâtre, à travers mes représentations… Voilà ma contribution. Le théâtre a toujours servi à cela, depuis sa création. Alors pourquoi pas encore aujourd’hui? Il faut qu’à travers mes récits, les gens puissent savoir ce qui se passe réellement en Haïti. Qu’ils apprennent autre chose, afin de voir autrement les choses.

Quel a été votre parcours?

J’ai aujourd’hui 53 ans, et cela  fait  très longtemps que je fais du théâtre. J’ai d’abord participé à la compagnie franco-haïtienne, où j’ai reçu une formation avec un Français du nom de Jean-Paul Micolot. J’ai suivi pas mal de formations en France, et depuis dix ans je dirige une école qui est la seule école de formation au théâtre en Haïti. C’est une manière pour moi de dire aux Haïtiens: je n’ai pas grand-chose à donner, mais voilà ce que j’ai, je donne ça. Je le fais gratuitement, en bon chrétien, en référence aux recommandations de l’Évangile de Mathieu (chapitre 8, verset 10), où il est dit: “Tu as reçu gratuitement, tu dois le donner gratuitement.” J’offre donc ce que j’ai, ce que je sais faire, aux jeunes de mon pays.

Cette école dispense une formation sur trois ans. Nous avions au total soixante étudiants, à raison de vingt étudiants par niveau d’étude. Mais depuis le tremblement de terre, l’école est plongée dans une situation difficile. Les étudiants sont en déplacement, l’école et la médiathèque sont fissurées… Il nous faut tout rebâtir. J’en parle un peu partout, afin de recueillir des fonds pour tout reconstruire, d’autant que le gouvernement haïtien n’a jamais rien fait pour nous. Depuis dix ans que cette école existe, le gouvernement haïtien ne m’a jamais apporté aucune aide. L’école a noué un partenariat avec le Conservatoire royal de Liège. Et c’est Wallonie Bruxelles international qui nous apporte sa contribution.

Pour la pièce Ayiti, vous avez travaillé avec le metteur en scène Phillipe Laurent. Comment s’est faite votre rencontre?

C’est l’association bruxelloise La Charge du rhinocéros, qui produit le spectacle, qui m’a mis en relation lui. Philippe Laurent est un excellent metteur en scène, mais aussi un formidable pédagogue, un professeur qui a d’ailleurs formé beaucoup de gens au Sénégal, et qui a une âme très forte. Notre rencontre a été extraordinaire. On aurait dû se rencontrer depuis longtemps, car on a beaucoup de choses en commun. Chaque fois que je joue la pièce quelque part, je pense à lui.

Le Président sénégalais Abdoulaye Wade a lancé un appel aux Haïtiens pour les inviter à un retour vers leur terre natale, suite à quoi 200 étudiants haïtiens ont bénéficié de l’hospitalité du Sénégal. Que pensez-vous de tous cela?

Je dirai d’abord que les relations entre le Sénégal et Haïti datent du Président Senghor, qui est vénéré en Haïti. En tant que chantre de la négritude, c’est quelqu’un de très important pour nous autres Haïtiens. Beaucoup d’Haïtiens ont leurs racines au Sénégal, donc, bien évidement, c’est un retour aux sources, un très beau geste d’ouverture et de générosité de la part du Président Wade de vouloir accueillir ces étudiants qui n’ont plus d’espace chez eux. J’espère que les Sénégalais accueilleront mes compatriotes avec générosité également. Je ne sais pas vraiment comment les choses se présentent, comment c’est organisé. Mais une question reste essentielle: combien de temps resteront-ils au Sénégal? Sont-ils obligés de rester tout ce temps-là? Je sais aussi que le Sénégal n’a pas toujours la possibilité d’accueillir tous ces gens. Mais c’est un geste qu’il faut saluer.

Qu’attendez-vous de votre participation au Festival mondial des arts nègres, à Dakar?

Pour moi, participer au Fesman, c’est quelques choses de très important. C’est très symbolique, dans la mesure où, pour l’ouverture du premier Festival mondial des arts nègres, le texte avait été écrit par un haïtien: Jean Fernand Brière. Et ce texte avait été dit par un autre Haïtien, Lucien Lemoine, qui est d’ailleurs décédé le 12 janvier, le jour même du tremblement de terre en Haïti. C’est pour moi tout un symbole. Venir au prochain Fesman, c’est retrouver au Sénégal mes origines, mes sources. Donc ce festival représente beaucoup pour moi. C’est un grand honneur de pouvoir y participer.

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21/11/2010 récréatrales

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