Isabelle Pousseur

EDITO: Théâtre et Musique, un mélange de genre dangereux ?

On savait déjà que le théâtre était le carrefour des arts en ce sens qu’il peut faire appel à la plupart de ceux-ci. Mais la 8è édition des Récréâtrales aura permis de constater la liberté que s’est donnée la majorité des metteurs en scène en ce qui concerne la musique.

Que ce soit dans « l’Odeur des arbres » d’Isabelle Pousseur ou « la Malice des hommes » de Paul Zoungranapour ne citer que ces spectacles, on s’interroge forcément sur la nécessité de cette présence systématique de la musique.

Pour la réussite du jeu ? De l’avis de certains, c’est une piste à explorer pour comprendre cette intrusion. La musique ferait partie intégrante de la mise en scène. Elle permettrait de rendre fluide le jeu et de faciliter ainsi la compréhension du spectacle. Elle révèlerait enfin la pluralité des talents de comédiens.

Mais l’utilisation abusive de la musique ne sert plus le théâtre. Comme ce fut le cas de certaines représentations lors de cette édition des Récréâtrales. On voit clairement que la musique sert surtout à cacher ou minimiser les tares de certains acteurs sur scène. Et c’est là qu’il revient à s’interroger sur l’innocence de la présence de la musique au théâtre. Est-ce finalement une échappatoire pour les metteurs en scène et comédiens en manque de créativité ?

Certes, l’absence de la musique dans certains spectacles laisserait ces derniers sans goût mais une présence trop accrue les desservirait tout autant. Le juste milieu devra être trouvé pour que la musique ne serve pas de béquille à des mises en scène claudicantes.

Eustache Agboton ( Bénin)

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L’Odeur des arbres: Récit d’une portée universelle

Antole Koama (Naba); Halimat Nikiéma (Chaïne)

De G à dr: Antole Koama (Naba); Halimat Nikiéma (Chaïne)

Un père est assassiné par sa fille cadette au motif qu’il constituait un frein à la construction d’une route bitumée. C’est l’idée force de L’odeur des arbres, un texte dramatique de l’Ivoirien Koffi Kwahulé mis en scène par la Française Isabelle Pousseur. Ce drame familial est une photographie de notre société capitaliste.

Flash back. Shaïne, sœur aînée revient dans sa ville Loropéni après 20 ans. Son objectif : se recueillir sur la tombe de son père déclaré mort en son absence. Son ex petit ami agité ne trouve pas les mots pour lui répondre. Elle apprend finalement de leur frère SJ que leur sœur cadette a exécuté leur père en complicité avec Naba le bourgmestre, son amant.

Des personnages désintégrés

La pièce a été jouée par six personnages. Seulement deux se tiennent droit dans leurs bottes. Il s’agit du balayeur très occupé à sa tâche et Shaïna malgré sa démarche boiteuse (et son départ qu’on lui reproche) tient un discours plus moraliste. Les plus tordus sont trois et forment un triangle de criminels. Zineké, la sœur cadette dans ses tenues élégantes et derrière son air imperturbable, est une manipulatrice. Elle va de crime en crime. Elle séduit le petit ami de sa sœur puis l’implique dans l’assassinat de leur père. Ayant assisté au meurtre de ce dernier, le frère cadet a perdu la tête au point de vouloir devenir Miss Loropéni ! Le bourgmestre dans sa fonction de chef – Naba en référence au nom du chef dans l’ethnie Mossi – n’est qu’un pantin aux ordres de sa maîtresse Zineké. Quant à l’enfant né de l’union de Zineké et du Naba, sans identité, traverse la pièce en courant…

L’intérêt au dessus de la morale

Safoura Kaboré ( Zinké)

Safoura Kaboré ( Zineké)

L’héroïne de cette pièce affichée est Zineké, l’air suffisant, véritable personnage faustien prêt à tout pour arriver à ses fins. En réalité, elle se réjouit de la construction de la voie grâce à laquelle les conditions de vie de ses concitoyens se sont améliorées. C’est pour cela qu’elle a autorisé l’exploitation de l’espace d’un lac asséché. Elle n’a aucun remord. Au contraire, elle pense qu’elle fait beaucoup de bien à sa communauté. Donc elle ne tolèrerait pas un quelconque reproche. SJ, comptant sur la promesse de Zineké de remporter la couronne de Miss Loropéni, accepte de tuer Shaïne. C’en était fini des obstacles.

Une photocopie de la société capitaliste

Ce texte de Koffi Kwahulé est une représentation assez fidèle de l’état du monde. Avec la mondialisation, les multinationales ont des pratiques dénuées d’éthique. Pour la construction d’infrastructures, on déplace des populations parfois sans dédommagement. Pour alimenter l’industrie alimentaire et cosmétique d’huile de palme, on détruit l’environnement et des espèces animales. Pour fournir l’industrie de l’informatique et de la technologie en cobalt des milliers d’enfants meurent dans les mines d’exploitation au Congo Kinshasa. Toute cette activité humaine a abouti à des catastrophes naturelles qui ont fait d’importants dégâts et beaucoup de victimes. Dans un environnement micro, on entend parfois qu’un individu a dû sacrifier l’un de ses parents pour faire fortune. Au nom d’intérêt soi-disant général, on tord de plus en plus le cou à la morale et à l’éthique.

La pièce semble faire la part belle au triomphe du capitalisme, du matérialisme, de la cupidité en somme. En même temps, elle évoque cette Afrique oisive, pleine de potentialités mais incapable de les développer. Spectacle hautement politique, le metteur en scène nous fait découvrir un monde du désenchantement, de la désillusion, et l’abdication de l’esprit du bon sens devant l’extension effrénée du matérialisme. Ne peut-on rien faire pour cette société qui court à grandes foulées vers le chaos ?

Hortense Atifufu (Togo/Burkina Faso)

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Shakespeare à la sauce africaine

“Le Songe d’une nuit d’été”, de Shakespeare, interprété par des comédiens burkinabè et nigérien: c’est le pari audacieux qu’a tenté la metteur en scène belge Isabelle Pousseur.

Le roi des fées, Oberon, en pleine concertation avec son acolyte Puck.

Le roi des fées, Oberon, en pleine concertation avec son acolyte Puck.

Bagarre entre prétendants rivaux. Dans la peau de Lysandre et Démétrius, les comédiens burkinabè Gérard Ouédraogo et Hyacinthe Kabré se battent pour demander la main de la belle Hermia (Safourata Kaboré). Egée, le père de Hermia (joué par le comédien Serge Henri) prend à témoin le duc d’Athènes, Thésée (interprété par Sidiki Yougbaré). Egée explique au duc que sa fille refuse d’épouser Démétrius, qu’il a pourtant choisi pour elle, car elle est amoureuse de Lysandre. Egée demande au duc qu’on applique à sa fille, si elle persiste dans son refus, l’ancien privilège d’Athènes : “C’est ou de subir la mort, ou d’abjurer pour toujours la société des hommes”. Devant un tel dilemme, les amants décident de s’enfuir dans la forêt.

Survient alors Héléna (Aminata Abdoulaye), amoureuse de Démétrius. Ayant entendu le projet des amoureux, elle le raconte à son tour à Démétrius, qui décide aussitôt de rejoindre la belle Hermia dans la forêt. Dans l’impossibilité de vivre sans Démétrius, Héléna s’enfonce à leur suite, suivie peu à près d’une troupe de comédiens amateurs préparant une pièce pour le mariage du duc Thésée. S’en suit un chassé-croisé où le roi des Elfes, Oberon (Sidiki Yougbaré) et Puck (Anatole Koama), un esprit malicieux et coquin à sa solde, prennent tour à tour en main la destinée des différents protagonistes. Telle est l’histoire, relativement complexe, de cette pièce jouée en français par des comédiens qui n’hésitent pas, parfois, à lancer des interjections et des mots en mooré, l’une des langues nationales du Burkina.

Lysandre, l’amant d'Hermia, déclare sa flamme à la belle Héléna...

Lysandre, l’amant Hermia, déclare sa flamme à la belle Héléna.

Cette adaptation à l’africaine de la pièce de William Shakespeare, la metteur en scène belge la doit aux artistes majoritairement burkinabè. Elle a laissé à ces comédiens la liberté de faire redécouvrir ce classique à travers leur culture et leur réalité : “J’aimerais, à travers ces acteurs, grâce à eux, rendre à ce texte de Shakespeare ce mélange d’étrangeté et de ‘pas inconnu’ Ils nous font entrevoir qu’une autre réalité existe, fuyante, mystérieuse et pourtant bien présente en nous. Comme si l’on sentait confusément la présence en nous – je le dis malgré le cliché – de l’Afrique, qui est le berceau du monde.”

Tout au long de la pièce, cette touche africaine est présente. Les comédiens arborent parfois des vêtements à base de feuilles. Ils chantent en langues nationales (en bissa et en san), exécutant des pas de danse au rythme d’un tam-tam africain… La forêt est constituée d’arbustes choisis parmi les espèces les plus répandues dans le pays (manguiers, neem, faux sapin, eucalyptus). On s’éclaire à la lampe torche ou avec la lumière d’un téléphone portable On est bien loin de l’univers originel de Shakespeare!

Servies par un jeu de lumières mélangeant pénombre, lumières tamisées et lumières vives, les différentes scènes de cette pièce à rebondissements sont autant de péripéties qui s’achèvent par trois mariages heureux. Une fin en douceur qui pousse le lutin Puck à s’adresser aux spectateurs par ces mots: “Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement que vous n’avez fait qu’un mauvais somme.”

Elza Sandrine Sawadogo

 

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